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Full text of "L'Utopie Socialiste"

No 30 # 

Tract de Propagande 

L'ECOLE SOCIALE POPULAIRE 



L'Utopie Socialiste 

PAR 

ARTHUR SAINT-PIERRE 



Une tentative de colonisation socialiste au Paraguay. 
— La genèse de l'entreprise. — Un illuminé : 
William Lane. — L'expédition s'organise. Les 
fonds affluent. Conditions exceptionnellement 
favorables d'établissement. — Les inconvénients 
du Communisme. — Gâchis. — Misères physiques 
et morales. — Le retour à la propriété indivi- 
duelle. 

On sait que le Congrès des Métiers et du 
Travail du Canada a recommandé récem- 
ment à ses adhérents d'étudier la doctrine 
socialiste "afin qu'ils puissent apprendre 
au peuple ce qui est nécessaire pour obtenir 
son émancipation.' ' (1) 

L'histoire d'une tentative de colonisation 



4 (1) Voir le chapitre VIII, deuxième partie, de Ques- 
tion» et Oeuvres Sociales de Chez Nous, annoncé en 
dernière page. 



<*>■- 



— 2 — 

socialiste au Paraguay, que racontait na- 
guère The Common Cause, ( l ) illustre bien 
quelle sorte d'émancipation le collectivisme 
procurerait aux travailleurs, et fait toucher 
du doigt la folie criminelle des meneurs 
ouvriers qui abusent de la confiance de 
ceux qui les suivent, en s 'efforçant de faire 
naître en eux et grandir jusqu'à l'exaspé- 
ration le désir d'insaisissables et déce- 
vantes chimères. C 'est pourquoi nous allons 
la résumer ici. 

William Lane était un journaliste bril- 
lant et d'un grand magnétisme personnel. 

Né au Canada de parents anglais, il émi- 
gra dans le Queensland (Australie) où il 
fonda un hebdomadaire socialiste: The 
Boomerang, auquel il substitua bientôt The 
Worker qui prit pour mot d'ordre : " Socia- 
lism in our tinte." C'est-à-dire le socia- 
lisme de nos jours et non pas dans un ave- 
nir plus ou moins éloigné. 

Comme tout socialiste qui se respecte, 
Lane affirmait sur tous les tons, dans son 
journal, que, dans notre état social actuel 
le pauvre travailleur ne retire que le tiers 



(1) The Commun Cause, août, septembre et 
octobre 1912: "The Paraguayan Fiasco," par 
Stewart Graham. L'auteur donne ses références qui 
sont : The Quart erly RCview, les organes successifs 
de William Lane, promoteur de la colonie socialiste, 
The Pall Mail Gazette et les documents officiels du 
"Foreiyn Office" (Ministère des Affaires étrangères) 
d'Angleterre. 



3 — 



de ce qu'il gagne, tandis que la société 
collectiviste lui permettrait de garder pour 
lui seul le produit intégral de son travail. 

11 Votre travail n'est qu'une simple uti- 
lité, disait-il à ses lecteurs ouvriers, le sang 
de votre coeur (life-blood) se vend comme 
du bois ou de la laine. Pourtant, seul le 
travail est producteur de richesse. Mais il 
n'y aura pas de justice tant que l'ouvrier 
ne pourra pas travailler sans en demander 
la permission et sans payer de profit à 
quelqu'un. La propriété, cause de la mi- 
sère, du vice, de la pauvreté, de tous les 
maux sociaux dont vous souffrez, dont tout 
le monde souffre, la propriété est un pé- 
ché." Et il les exhortait à s'unir: "pour 
attaquer le système de concurrence, pour 
commencer une campagne publique qui ne 
cesserait qu'avec la destruction complète 
du capitalisme, pour faire disparaître le 
salariat, pour idéaliser le travail, pour 
vaincre le besoin, la haine, la rapacité, le 
vice, pour établir la paix sur la terre et le 
règne de la bonne volonté parmi les hom- 
mes!" 

Ses appels enflammés ne restèrent pas 
sans écho : en 1890, les tondeurs se mirent 
en grève. L 'année suivante la grève devint 
générale et s 'étendit à toutes les industries 
et aux transports qu'elle paralysa complè- 
tement. Eésultats: les unions épuisèrent 
leurs fonds, les ouvriers grévistes perdirent 



4 — 



plus de 10 millions de piastres de salaire et 
furent remplacés par des ouvriers non- 
unionistes, les pertes du commerce s'éle- 
vèrent à 25 millions de piastres et le contre- 
coup fut tel que plusieurs banques austra- 
liennes, avec des obligations pour un mon- 
tant total de 134 millions de livres, suspen- 
dirent leurs paiements. 

Si Lane, auteur de tout ce désastre, avait 
été susceptible de s'instruire par l'expé- 
rience et d'être ramené au bon sens par la 
faillite de ses théories, il n'aurait pas été 
un pur socio. Malheureusement pour lui et 
surtout pour ceux qui avait confiance en 
lui, il était un socialiste bien authentique. 
Immensément orgueilleux, ayant en lui- 
même une confiance sans bornes, l'idée que 
ses théories pouvaient ne pas être réali- 
sables ne lui vint probablement jamais; 
c'était un véritable illuminé. Qu'il fût en 
son pouvoir de créer un nouveau paradis 
terrestre, cela ne faisait pour lui absolu- 
ment aucfun , doute. "N'otre seul espoir, 
écrivait-il, n'est-il pas dans l'apparition 
d'un meilleur Napoléon; dans l'avènement 
d'un chef qui joindra, au cerveau d'un Jay 
Gould, le coeur d'un Christ?" Modeste- 
ment il se croyait de taille à être ce chef. 
Aussi, n'ayant pu réussir par la grève géné- 
rale, ne se laissa-t-il pas décourager, mais 
il chercha un autre moyen de réaliser son 
rêve : le socialisme à notre époque. 



5 — 



C'est alors qu'il conçut le projet de fon- 
der quelque part, loin, et indépendamment 
de tout autre société civilisée, un Etat idéal, 
organisé d'après les principes du plus pur 
collectivisme, où les travailleurs ne seraient 
plus exploités et recevraient le produit 
entier de leur travail. 

Il envoya donc trois de ses disciples: 
Walker, Leck et Saunders, à la recherche 
d'un emplacement convenable pour y éta- 
blir le nouvel Eden. 

Or, précisément à cette époque, la répu- 
blique du Paraguay (au centre de l'Améri- 
que du Sud) cherchait par tous les moyens 
à attirer chez elle une forte immigration. 
Les envoyés de Lane n'eurent qu'à se pré- 
senter chez le Président de la Eépublique, 
le général Gonzalez, et chez le ministre des 
affaires étrangères, le Dr V. V. Lopez, pour 
obtenir beaucoup plus qu'ils n'auraient osé 
espérer. Savoir: 450,000 acres de riches 
forêts, de gras pâturages et de terres culti- 
vables à titre absolument gratuit; le droit 
d'importer en franchise tout ce dont ils 
pourraient avoir besoin; l'exemption des 
impôts pour une longue période et l'auto- 
nomie locale, c'est-à-dire le droit de s'or- 
ganiser comme ils l'entendraient, sans 
ingérence d'une autorité extérieure. Une 
seule obligation leur était imposée en 
échange de toutes ces largesses, celle d'éta- 
blir, dans l'espace de quatre ans, au moins 



huit cents familles sur l'immense terri- 
toire qu'on leur concédait. 

De retour en Australie les trois délégués 
firent à Lane un rapport enthousiaste. 

"C'est le pays le mieux arrosé que nous 
ayons vu, dirent-ils, des ruisseaux d'une 
limpidité de cristal y coulent toute l'année. 
Il est fortement boisé, mais renferme assez 
de terre libre pour le pâturage. Le sol des 
forêts est très fertile. Il est possible de 
faire des moissons de quelque sorte durant 
toutes les saisons de l'année. U|ne bonne 
partie du bois qu'il nous faudra abattre 
pourra être utilisé ou vendu immédiate- 
ment. Nous pourrons ainsi compter sur une 
certaine rémunération pour notre travail 
de défrichement. Nous croyons qu'une 
acre de terre défrichée du Paraguay pro- 
duira autant que deux acres de terre dans 
d'autres pays. Nous ne croyons pas que ce 
sol ait de supérieur nulle part, vu que tout 
ce qu'on lui confie semble croître sans de- 
mander plus de travail. Nous avons le che- 
min de fer et une rivière navigable à notre 
porte. Les étrangers, par le seul fait qu'ils 
sont des étrangers, sont dispensés du ser- 
vice militaire. Nous sommes convaincus 
qu'avec un capital suffisant pour nous y 
rendre, avec les outils nécessaires et avec 
assez de provisions pour subsister, disons 
pendant dix-huit mois, ce sera pure paresse 
de notre part si nous ne prospérons pas 



_7 — 



dans ce pays, et il est impossible que nous y 
mourrions de faim." 

Les délégués ajoutaient que le gouverne- 
ment du Paraguay était dans les meilleures 
dispositions possibles et que le territoire 
concédé jouissait, outre les qualités déjà 
énum,érées, d'un climat parfaitement salu- 
bre. De plus il était facile d'accès. 

Lane lança aussitôt un appel dans son 
journal et ce fut par milliers que les ou- 
vriers australiens, à qui il avait fait croire 
que leur existence était aussi pénible et 
aussi humiliante que celle de l 'esclave, vou- 
lurent émigrer avec lui au pays de la liberté 
et de l'abondance. Bon nombre pourtant 
durent s'en retourner désappointés car 
pour être admis dans le futur Etat socia- 
liste, il fallait commencer par être . . . capi- 
taliste! N'était admis que ceux qui (du 
moins les hommes, on n'exigeait rien des 
femmes) pouvaient verser entre les mains 
du trésorier de l'Association une somme 
de $300.00. Si on avait plus, il fallait donner 
plus, tout ce qu'on avait, (le communisme 
étant l'essence même du plan conçu par 
Lane) mais on n'était pas admis sans cette 
somme. 

Lane lui-même souscrivit $5,000, tout ce 
qu'il avait pu amasser durant plusieurs 
années de travail et d'économie. D'autres 
versèrent jusqu'à $2,000 et, dans un espace 
de temps extrêmement court, pas moins de 



$150,000 s 'accumulèrent dans les coffres de 
l 'Association, tandis qu'il était évident que 
dix fois cette somme serait rapidement 
souscrite, dès que parviendrait en Aus- 
tralie la nouvelle que l'entreprise réussis- 
sait. 

Un bateau, le Boy al Tar, d'une capacité 
de 600 tonnes fut acheté pour transporter 
en " Nouvelle- Australie " (c'était le nom 
choisi par Lane pour sa colonie) le premier 
contingent des sociétaires. Le Royal Tar 
mit à la voile en juillet 1893. Il portait 241 
personnes: hommes, femmes et enfants. 
Tous les passagers, y compris les membres 
de l'équipage, étaient de fervents socia- 
listes et professaient d'intelligence et de 
coeur les principes suivants sur lesquels de- 
vait reposer la société collectiviste qu'ils 
s'en allaient établir: 

1° La communauté possède les terres, 
outils et industries; elle dirige la produc- 
tion et l'échange. Elle conserve tout le 
capital dont elle a besoin, elle élève les en- 
fants. La protection, l'éducation et le bien- 
être général de chaque individu sont garan- 
tis par la communauté. Quand tous ces 
besoins ont été satisfaits, le reste de la 
richesse coopérativement produite est di- 
visé également entre tous les adultes sans 
égard au sexe, à l'âge, à la fonction, ni à la 
capacité physique ou mentale. 



2° Sans se prononcer sur la question de 
tempérance, les membres s'engagent à ob- 
server l'abstinence totale, jusqu'à ce que 
tes difficultés inévitables du début soient 
surmontées et jusqu'à la mise en force de 
la constitution. 

3° Suffrage féminin et égalité des sexes 
en tout. 

4° La religion n'est pas officiellement 
reconnue par la communauté. 

L'expérience allait donc se faire dans des 
conditions idéales: 

a) Intégrité des principes: ni propriété, 
ni Dieu, ni maître. 

b) Harmonie des intelligences. 

c) Conditions matérielles splendides. 

d) Bonne classe de sociétaires comme le 
révéla une enquête faite subséquemment 
par le deuxième secrétaire de la légation 
anglaise à Buenos-Ayres, M. de C. Findlay. 

Aussi, Lane exprimait-il fidèlement 
les sentiments de tous ses compagnons de 
voyage quand il écrivait avant son départ, 
dans un article inti+ulé: Last Word, Der- 
nier mot. 

"Nous qui partons -les premiers, comp- 
tons que nos camarades nous suivront bien- 
tôt et qu'en attendant ils feront tout leur 
possible pour le bien commun. Nous nous 
retrouverons hommes et femmes libres, sur 



— 10 — 

une terre libre. Libres, parce que nous 
pouvons travailler comme nous le voulons 
pour nous-mêmes, et les uns pour les au- 
tres ; parce que nous pouvons prendre soin 
les uns des autres, sans qu'il soit néces- 
saire que nous fassions dommage à quel- 
qu'un, ou que quelqu'un nous fasse dom- 
mage. Voilà une liberté qui vaut que nous 
vivions pour elle et que nous mourrions 
pour elle. Ceci, pour moi, est la religion de 
la Nouvelle Australie." 

Ce qu'il advint des espérances du pro- 
phète socialiste et de ses disciples c'est ce 
que nous verrons bientôt. 

La plupart des auteurs socialistes affir- 
ment que l'avènement du collectivisme pro- 
duirait chez l'homme une transformation 
analogue à la révolution économique qu'il 
amènerait dans la société; que l'égoïsme, 
la cupidité, l'envie et la haine sont les 
fruits naturels du système capitaliste et 
disparaîtraient avec lui pour faire place à 
la bonté, au dévouement, à la fraternité 
universelle. C'est là une illusion si gros- 
sière qu'il faut chercher la vérité dans 
l'affirmation contraire, à savoir: que, loin 
d'être le produit du désordre économique 
et social, le mal moral en est plutôt la cause 
première. Cette vérité, sans le savoir et 
sans le vouloir, les fondateurs de la Nou- 
velle-Australie allaient, après beaucoup 



— 11 — 

d'autres, la démontrer avec la dernière évi- 
dence. 

Pour obtenir une concession de terre au 
Paraguay, Lane avait dû créer une société 
par actions, la New Australia Co-operative 
Seulement Association. Seulement, pour 
que l'intégrité des principes socialistes res- 
tât inviolée, il était entendu que les actions 
ne pourraient jamais rapporter de divi- 
dende à leurs souscripteurs. Autre détail 
qu'il importe de mentionner avant d'aller 
plus loin: afin de faciliter le travail d'éta- 
blissement et d'organisation, il avait été 
convenu que la constitution ne serait pas 
appliquée avant deux ans et que, dans l'in- 
tervalle, Lane exercerait l'autorité, assisté 
d'un conseil de trois coopérateurs, conseil 
dans lequel il eut soin de faire entrer ses 
meilleurs amis. Les deux tiers des votes de 
tous les associés pouvaient, à vrai dire, 
modifier cet état de choses, mais Lane, le 
fougueux socialiste, agissant en l'occur- 
rence comme le plus madré des capitalistes, 
avait eu le soin de se faire donner des pro- 
curations par les coopérateurs restés en 
Australie, de sorte que, jusqu'à l'arrivée 
de ces derniers, il représentait à lui seul la 
majorité et se trouvait investi des pouvoirs 
d 'un véritable dictateur. On verra bientôt 
quel usage il en sut faire. 

Après un superbe voyage dont on ne nous 
dit pas la durée, le Royal Tar entra dans 



12 



le port de Montevideo où nos utopistes 
transbordèrent pour nne navigation de 
mille milles à l'intérieur des terres, jus- 
qu'à l'Assomption, capitale du Paraguay. 

A l'Assomption, Lane et sa troupe pri- 
rent le chemin de fer qui les conduisit jus- 
qu'à Caballero où ils durent adopter un 
système de transport plus primitif. Les 
bagages furent placés sur des chars à 
boeufs; hommes, femmes et enfants s'en- 
tassèrent dessus et l'on se mit en route. 

Cette partie du voyage fut très pénible : 
la saison des pluies était commencée et les 
attelages avançaient lentement dans ce 
pays, très pittoresque sans doute, mais 
aussi très sauvage, fortement boisé et coupé 
de montagnes et de ravins. Il fallut même 
à un certain moment traverser, sans pont 
ni gué, une rivière assez large et assez pro- 
fonde. Voici comment l'on s'y prit: de 
longues et fortes perches furent passées 
entre les raies de roues des chars, les extré- 
mités de ces perches vinrent reposer sur 
des canots, et les boeufs, en nageant, en- 
traînèrent le tout. 

Enfin toute la colonie atteignit la fron- 
tière de sa terre promise. Comme il se 
faisait tard et comme l'aspect du ciel était 
loin d'être rassurant, on décida à l'unani- 
mité de ne pas aller plus loin ce jour là. 
L'accord cessa quand il s'agit de choisir 
l'endroit où élever les tentes. Les uns 



— 13 



étaient attirés par une colline verdoyante 
qui s'élevait tout près à droite, tandis que 
les autres préféraient une seconde colline, 
non [moins verte, non moins rapprochée, 
mais située à gauche. Les socialistes, on le 
sait, jouissent généralement d'une stupé- 
fiante facilité de parole, et les nôtres inau- 
guraient Père de l'égalité et de la liberté 
absolues. Aussi la discussion durait-elle 
encore que le jour n'était déjà plus. Et 
l'orage se rapprochait sans cesse. Quelques 
gouttes de pluie mirent fin au débat. Les 
tentes dressées à la hâte dans la plaine, ex- 
posées par conséquent à tous les vents, 
furent assaillies bientôt par un ouragan 
d'une telle violence qu'elles faillirent être 
emportées. Pour comble de malheur, la 
pluie poussée avec force par le vent, tra- 
versa les toiles mal tendues et mal jointes 
et finit par tout tremper, êtres et choses. 
Quand, après trente-six heures de cette 
température, le beau temps revint, les pion- 
niers de la Niouvelle-Australie se mirent à 
l'ouvrage avec énergie pour se bâtir des 
maisons dont l'utilité n'avait plus besoin 
— si jamais elle l'avait eu — de leur être 
démontrée. Ils divisèrent une partie de 
leur territoire en lots de 60 pieds de front 
sur 165 pieds de profondeur et, n'ayant ni 
pierre, ni brique, ni planche à leur dispo- 
sition, y élevèrent des habitations à la mode 
du pays, qui est la suivante : on enfonce des 



14 — 



pieux de distance en distance, on les relie 
ensemble avec des treillis de vigne ou de 
toute autre plante grimpante qui pullulent 
dans les forêts de là-bas, puis on recouvre 
le tout de plusieurs couches d'une sorte de 
mortier, fait de terre rouge délayée dans 
Peau. Les toits sont généralement en 
chaume. 

Le centre du territoire délimité devait 
être occupé par un vaste bâtiment dont 
Lane et ses conseillers pressaient le plus 
qu'ils pouvaient la construction, pour y 
mettre à l'abri les provisions de la colonie 
et pour y recevoir les représentants du 
gouvernement du Paraguay, le jour pro- 
chain où ils viendraient rendre visite à la 
Nouvelle-Australie. Malgré tous leurs ef- 
forts, le jour de l'inauguration officielle 
de la colonie arriva et rien n'était encore 
prêt." On étendit des toiles sur la partie 
non couverte du bâtiment, quelques meu- 
bles furent rapidement fabriqués avec les 
planches de vieilles caisses, et un mât de 
trente pieds de long fut planté pour rece- 
voir le drapeau du Paraguay. 

Passons sans arrêter sur la cérémonie 
d'inauguration qui n'eut rien de remarqua- 
ble, si €e n'est toutefois l'enthousiasme 
délirant des communistes qui n'avaient pas 
encore eu le temps de perdre leurs illusions. 
Il faut enregistrer cependant la remise à 
la colonie, par le ministre des Affaires 



— 15 — 

étrangères du Paraguay, le Dr Lopez, d'un 
décret du gouvernement la constituant en 
district judiciaire et administratif absolu- 
ment autonome. Conformément au décret, 
et afin de se soustraire à toute autorité 
extérieure, les colons nommèrent trois des 
leurs, Lane en tête — qui devint ainsi ma- 
gistrat paraguayen et acquit tous les droits 
et pouvoirs que ce titre confère — pour 
tenir les registres de Pétat civil, voir à 
l'administration de la justice, etc. 

Laissés parfaitement libres de s'adminis- 
trer à leur guise et d'organiser leur vie à 
leur fantaisie, les pionniers de la Nouvelle- 
Australie procédèrent à la division du tra- 
vail. Et c'est alors que les choses com- 
mencèrent à se gâter sérieusement. 

Tandis que le jardinier, qui devait pio- 
cher ferme huit heures durant, chaque jour, 
enviait le sort de son camarade plus for- 
tuné dont la fonction consistait à se pro- 
mener à cheval pour garder les bestiaux, 
celui-ci trouvait que le sort du (maître d'é- 
cole, assis continuellement à l'ombre, était 
bien préférable au sien; cependant que de 
son côté, le maître d'école aurait vo- 
lontiers changé d'occupation avec un 
autre individu dont le devoir principal, 
pour ne pas dire unique, semblait être 
de sonner la cloche à l'heure des repas. 
Plusieurs colons, pas moins de trente-six, 
•ayant formé un corps de musique, 



16 — 



croyaient avoir fait leur part pour le suc- 
cès de la communauté quand ils avaient 
tiré des sons, plus ou moins harmonieux, 
de leurs instruments toute la journée. Il va 
sans dire que leurs camarades, ceux sur- 
tout à qui étaient échus les rudes travaux 
du défrichement ou de la culture, ne parta- 
geaient pas cette manière de voir. 

Bref les dissensions intestines firent 
bientôt rage dans la colonie, et rendirent 
nos utopistes infiniment plus malheureux 
que la multitude des reptiles et des insectes 
nuisibles dont ils avaient toutes les peines 
du monde à se défendre et qui, pourtant, 
les incommodaient beaucoup. 

Lane qui avait cru naïvement que sous- 
traits à la domination corruptrice du capi- 
talisme, ses compagnons deviendraient de 
petits saints et vivraient ensemble dans la 
plus parfaite harmonie, finit par se rendre 
compte que les vices les plus antisociaux: 
la paresse, la jalousie, l'envie, la haine 
poussaient drus et forts dans sa colonie, 
comme des plantes cultivées en serre- 
chaude. Il en conclut que ses disciples 
n'étaient pas mûrs pour la liberté et décida 
d'exercer dans la colonie un véritable des- 
potisme. Nous avons vu déjà que les pro- 
curations des associés encore en Australie, 
dont il était porteur, en mettant la grande 
majorité des votes entre ses mains, lui don- 
naient tous les pouvoirs d'un dictateur. H 



— 17 — 



en usa si bien, que la situation devint inte- 
nable pour les autres colons. La moindre 
désobéissance à ses ordres devenait une 
faute grave qu'il châtiait sévèrement. Ceux 
qui s'en rendaient coupables étaient con- 
damnés aux travaux les plus durs et lea 
plus rebutants. 

Il était absolument défendu de sortir de 
la N'ouvelle-Australie pour aller aux vil- 
lages voisins sans la permission du Dicta- 
teur; permission rarement accordée. Bra- 
vant les ordres de Lane, trois colons se ren- 
dirent un jour au village le plus rapproché, 
et en revinrent passablement éméchés. Dans 
aucun pays du monde, une pareille action 
ne passerait pour un crime impardonnable. 
L'ancien démagogue en jugea autrement et 
il décida que les trois coupables seraient 
expulsés de la colonie sans autre forme de 
procès. 

C'était un acte de pure tyrannie qui sou- 
leva les plus vives protestations. On repré- 
senta à Lane que le crime commis par ceux 
qu'il voulait chasser n'était, après tout, pas 
si grave; qu'il existait d'autres moyens, 
plus humains et plus équitables, pour punir 
les coupables; qu 'autrefois, étant rédac- 
teur du Worlcer il se montrait infiniment 
plus indulgent pour les faiblesses des ou- 
vriers; qu'il était injuste de chasser de la 
colonie, pour une pareille bagatelle, des 
ouvriers qui y avaient mis toutes leurs 



18 



épargnes; et enfin, que la constitution dé- 
terminait qu'un membre ne pouvait être 
expulsé que pour une faute grave, plu- 
sieurs fois répétée, et qu'il fallait les cinq 
sixièmes des voix pour prononcer l'exclu- 
sion. Lane se borna à répondre que la 
constitution n'était pas encore en vigueur 
-et que les coupables ayant osé violer un 
règlement établi par lui-même, ils devaient 
s'en aller. Puis, craignant une révolte, il 
agit encore une fois comme le plus infâme 
des capitalistes : usant de son autorité com- 
me magistrat paraguayen, il fit venir la 
troupe, et les trois colons qui avaient eu le 
malheur de lui désobéir furent expulsés à 
la pointe des baïonnettes, sous les yeux de 
leurs camarades terrorisés. Avec un peu 
d'argent que Lane consentit à leur remettre 
ils se rendirent à l'Assomption, où ils im- 
plorèrent la protection du consul d'Angle- 
terre qui les rapatria. 

Il est facile de comprendre qu'après de 
pareils incidents, les relations entre les 
habitants de la Nouvelle- Australie ne pou- 
vaient pas être des plus agréables. Les ad- 
versaires de Lane comprirent vite que s'ils 
ne voulaient pas être chassés les uns après 
les autres, ils n'avaient qu'une chose à 
faire: partir en bloc. Abandonnant leurs 
économies gagnées au service d'infâmes 
capitalistes et follement perdues dans une 
entreprise chimérique, ils se décidèrent 



— 19 — 

donc, — au nombre de quatre-vingt-cinq — 
avec quel déchirement de coeur on le de- 
vine, à quitter la colonie. Ils travaillèrent 
dans les environs avec l'énergie du déses- 
poir, et quand ils eurent amassé assez d'ar- 
gent pour payer les dépenses de voyage de 
vingt-cinq des leurs, ils les envoyèrent à 
Buenos-Ayres solliciter l'aide d'une so- 
ciété de bienfaisance et du consul anglais, 
qui facilitèrent leur retour à tous en Aus- 
tralie. Il est peu probable que ceux-là se 
laissent de nouveau séduire par l'utopie 
communiste. 

Pendant que ces événements se dérou- 
laient, le Royal Tar était retourné en Aus- 
tralie pour y chercher un nouveau contin- 
gent d'émigrants. Avant de s'embarquer, 
ceux-ci reçurent du Consul anglais à Bue- 
nos-Ayres une dépêche les prévenant de 
l'état de chose qui existait en Nouvelle- 
Australie. Consternés, mais à demi-incré- 
dules, ils demandèrent à Lane, par câblo- 
gramme, ce qui en était. Par une erreur 
restée inexpliquée, la réponse portait que 
huit (eight) personnes seulement, au lieu 
de. quatre-vingt (eighty) avaient quitté la 
colonie. Rassurées, les pauvres dupes 
* 'embarquèrent sur le Royal Tar qui leva 
l'ancre le 31 décembre. 

Rendus à Montevideo les émigrants ap- 
prirent toute la vérité et trois familles déci- 
dèrent de retourner immédiatement en 



— 20 — 

Australie. A PAssomption, où le contin- 
gent parvint le 7 mars, un autre émigrant 
renonça à son projet de se rendre en Nou- 
velle-Australie et se mit sous la protection 
du consul anglais à qui il demanda de lui 
faire rendre son argent, si la chose pou- 
vait se faire sans bruit. L'histoire ne dit 
pas qu'il lui fut remboursé un seul sou. 

Le reste de l'expédition, environ 190 per- 
sonnes, se rendit en Nouvelle- Australie où 
Lane lui assigna un territoire à dix milles 
de l'établissement primitif. Le dictateur 
croyait qu'en isolant les deux groupes de 
colons il pourrait les gouverner plus faci- 
lement, mais son espoir fut déçu. 

Conduits par un nommé Gilbert Casey, 
les nouveaux arrivants vinrent bientôt, en 
effet, lui demander ses comptes. L'assem- 
blée fut orageuse, mais comme Casey avait 
pu obtenir des associés restés en Australie 
la permission de mettre la constitution en 
vigueur et que cette proposition répondait 
aux désirs de l'immense majorité des 
colons, Lane fut déposé et la colonie se 
réorganisa de fond en comble. 

Quant à Lane, il ne voulut pas se sou- 
mettre et alla fonder plus loin, avec quel- 
ques fidèles, un autre établissement qu'il 
nomma: "Cosmé Colony." 

Enfin débarrassé de la domination ty- 
rannique de Lane, les pionniers de la Nou- 



— 21 — 



velle-Australie décidèrent d'appliquer in- 
tégralement la constitution communiste 
qu'ils s'étaient donnée. Et le gâchis fut 
bientôt complet. 

Absorbé par d'interminables discussions 
sur des sujets insignifiants, le Bureau de 
direction ne pouvait guère donner de temps 
aux questions importantes, qui étaient ainsi 
déplorablement négligées. Pour avoir des 
habits, des outils, des vivres, ou encore la 
permission de s'absenter de la colonie, 
c'était à lui qu'il fallait s'adresser. Les 
réclamations, très nombreuses et très vio- 
lentes, concernant la répartition du travail 
étaient également de sa compétence et lui 
causaient beaucoup de tracas. 

Il va sans dire que l'Assemblée générale 
des citoyens de la Nouvelle-Australie avait 
autorité sur le Bureau, dont les membres 
étaient élus et . . . destitués par elle. 

L'Administrateur, et les contremaîtres 
des diverses sections, élus par leurs subor- 
donnés et révocables à volonté, perdirent 
toute autorité et tout prestige. La moindre 
de leurs décisions pouvait être, et était de 
fait fréquemment, soumise à la ratification 
ou au désaveu de l'Assemblée générale, qui 
en vint à siéger presque en permanence, 
déplaçant aujourd'hui un officier qu'elle 
avait élu hier sans souci de sa compétence ; 
annulant le lendemain les règlements 
qu'elle avait votés la veille. 



— 22 — 

C'était le règne anarchique de la foule, 
capricieuse, incohérente et versatile, qui 
succédait au despotisme intolérable d'un 
agitateur socialiste mué en dictateur. Il 
accentua et précipita la course à la ruine, 
où la colonie était déjà engagée. 

Placée entre des mains malhabiles, éner- 
vée par des changements trop fréquents, 
l'Administration entassa bévues sur bé- 
vues. Voici une couple d'échantillons de 
son savoir faire. Malgré que le climat du 
pays ne fût pas favorable à la culture de 
cette céréale, ce dont il eût été facile de 
s'assurer en consultant le premier para- 
guayen venu, elle confia au sol tout le blé 
dont la colonie pouvait se passer jusqu'à 
la prochaine récolte. La semence n'ayant 
pas rendu, les colons furent obligés d'ache- 
ter du maïs pour éviter, provisoirement, la 
famine qui les menaçait. Ils consacrèrent 
à cet achat tout ce qui leur restait d'ar- 
gent. 

Avec la même maladresse et la même 
imprévoyance, les administrateurs s'étaient 
livrés, presque en même temps, à une autre 
expérience qui, tout en leur coûtant très 
cher, ne leur avait rien rapporté. Ils avaient 
planté dix acres de leur meilleure terre en 
ramie (1) et consacré la plus grande partie 

(1) Plante fibreuse... qu'on utilise comme mé- 
lange avec là laine et le coton, pour les tissus 
d'ameublement, le linge damassé, les batistes, etc. 
(Larousse). 



— 23 — 

de leur temps et de leur énergie à la culture 
de cette plante. De plus, en prévision d'une 
grosse récolte dont ils escomptaient d'énor- 
mes bénéfices, ils avaient acheté des ma- 
chines très coûteuses, destinées à la pré- 
paration de la ramie pour le marché. Mal- 
heureusement la moisson manqua presque 
complètement et, à l'usage, les machines 
prouvèrent qu 'elles étaient totalement inca- 
pables de rendre les services qu'on en 
attendait. 

Un peu assagi par ces deux expériences, 
les colons se décidèrent à semer du maïs, 
qui rendit cent pour un. Si bien, qu'au 
moment de la moisson les agriculteurs, se 
voyant débordés, allèrent demander de 
l'aide à leurs camarades des autres sec- 
tions. Ceux-ci répondirent sèchement que 
d'après les principes bien connus de l'unio- 
nisme et du socialisme, des ouvriers enga- 
gés dans une occupation, n'avaient pas le 
droit d'en exercer une autre. " C'est très 
bien, rétorquèrent les agriculteurs, puis- 
que vous voulez rester à cheval sur les 
principes, nous y resterons également: 
nous ne travaillerons pas plus de huit 
heures par jour." Et ils firent comme ils 
l'avaient dit; et la récolte de maïs fut en 
grande partie perdue! 

La situation de la colonie devenait cri- 
tique. Elle n'avait plus d'argent, ses ré- 
coltes, par suite de quelles circonstances 



— 24 — 



nous Pavons vu, étaient nulles; et ses pro- 
visions s'épuisaient beaucoup plus rapide- 
ment qu'on l'avait calculé. C'est qu'on 
avait compté sans le gaspillage. Chacun 
puisait au fond commun comme s 'il eût été 
inépuisable. Les habits se déchiraient, les 
outils et les ustensiles de ménages se bri- 
saient ou se perdaient sans que nul en prît 
souci. Quant aux vivres, on en faisait une 
consommation prodigieuse, par la faute 
surtout des ménagères, peu expertes, sem- 
ble-t-il, dans l'art "d'accommoder les 
restes." 

Il fallait donc trouver de nouvelles res- 
sources, sous peine de mourir de faim. 

A vrai dire, ce n'était pas tant les res- 
sources que le courage et l'intelligence 
pour en tirer parti, qui manquait à la colo- 
nie. L'exploitation des riches forêts qu'elle 
devait à la générosité de la république du 
Paraguay, et l'élevage du bétail auraient 
pu devenir pour elle des sources de revenus 
abondants. Seulement, ces deux industries 
exigeaient un travail pénible et des efforts 
continus que personne n'était disposé à 
donner. 

Ce n'est pas que tous les coopérateurs 
fussent des paresseux. Sous le régime de 
la propriété privée, en Australie, ]a plupart 
d 'entre eux avaient été de braves ouvriers, 
ne rechignant jamais devant l'ouvrage et 
donnant satisfaction complète à leurs pa- 



25 — 



trons. Ce qui décourageait même les plus 
énergiques, c'était la pensée qu'ils de- 
vraient partager également avec les fai- 
néants le produit de leur travail. "La pro- 
tection, l 'éducation et le bien-être général 
de chaque individu sont garantis par la 
Communauté, disait la constitution. Quand 
tous ces besoins ont été satisfaits, le reste 
de la richesse coopérativement produite est 
divisé également entre tous les adultes sans 
égard au sexe, à l'âge, à la fonction, ni à la 
capacité physique ou mentale." Pourquoi 
alors le fort, le courageux, se serait-il tué à 
l'ouvrage, puisque sa part ne serait jamais 
plus grande que celle du malingre ou du 
sans-coeur qui dépensait des trésors d'in- 
géniosité à paraître très occupé tout en ne 
faisant rien? 

Cette réflexion, qu'ils ne pouvaient pas 
ne pas faire, glaçait les plus ardents et 
rendait lâches les plus viriles. 

Parfaitement au courant de cet état d'es- 
prit, sentant qu'il n'avait ni l'autorité, ni 
l'influence nécessaires pour stimuler ces 
volontés amollies et pour faire se ressaisir 
ces énergies en désarroi, le Conseil des 
Directeurs eut recours à un expédient qui, 
s'il n'assurait pas l'avenir, avait du moins 
le mérite de retarder quelque temps encore 
la catastrophe finale. Il délégua Casey en 
Australie, avec mission de prélever toutes 
les souscriptions qu'il pourrait et de réa- 



— 26 — 

liser tous les fonds disponibles y compris 
le prix du Royal Tar, qu'il était autorisé a 
vendre. Et c'est ici que la malhonnêteté 
apparaît, dans une mésaventure où rien ne 
devait manquer de ce qui pouvait servir à 
démontrer l'absurdité du Communisme, et 
son impossibilité pratique. En arrivant en 
Australie, Casey constata avec stupéfaction 
que le Royal Tar était déjà vendu, et que 
les livres de la New Australia Association 
étaient disparus avec ce qui lui restait d'ar- 
gent en banque. 

Les coupables ne furent jamais inquiétés 
et on ignore encore le montant exact qui 
fut englouti dans cette entreprise chimé- 
rique. 

Avec un optimisme déconcertant, Casey 
voulut s 'acquitter au moins de la première 
partie de sa mission. Mais l'enthousiasme 
et la confiance des premiers temps étaient 
bien tombés, et malgré un travail ardu de 
plusieurs jours, il ne put réunir qu'une 
somme de $1,500.00 avec laquelle il crut 
prudent de s'embarquer le plus tôt pos- 
sible. Il partit donc, accompagné d'une 
vingtaine de nouveaux colons, laissant à la 
charge de la charité capitaliste pas moins 
de deux cents personnes, que ses complices 
et lui-même avaient indignement dé- 
pouillées et trompées. 

Quand les quinze cents piastres appor- 
tées par Casey furent dépensées, et elles 



— 27 



ne durèrent pas longtemps, les administra- 
teurs se demandèrent ce qu'ils pourraient 
bien faire pour se procurer de l'argent. 
Quelques jours après, les belles forêts, que 
nos utopistes n'avaient pas su exploiter, et 
tous les troupeaux de la colonie étaient 
vendus à des spéculateurs, pour un prix 
dérisoire. Ce qui fit dire plus tard à Bo- 
gers, l'un des colons: " Après y avoir lon- 
guement réfléchi. . . je suis d'avis que des 
intérêts autres que ceux de la colonie 
étaient engagés dans cette transaction." 
L'insinuation est claire: Eogers soupçon- 
nait les administrateurs de s'être laissés 
corrompre et d'avoir sacrifié à leurs inté- 
rêts particuliers, les intérêts de la Nou- 
velle-Australie. Il semble bien que ses 
soupçons n'étaient que trop justifiés. 

Mais la fin approchait rapidement. Le 
peu d'argent reçu en échange des forêts et 
du bétail, qui faisaient toute la richesse de 
la Nouvelle-Australie, fut vite épuisé et le 
spectre de la misère se dressa de nouveau 
devant les malheureux colons. Le même 
état de chose existait à Cosmé Colony, la 
seconde colonie fondée par Lane, comme le 
prouve la description suivante faite par 
Mme Mary Jane Gilmore, dans le Sydney 
Daily Telegraph: "Dans les magasins, les 
provisions baissaient de jour en jour, si 
bien que les femmes en vinrent à laver sans 
savon, à faire la cuisine sans graisse et à 



— 28 — 

rapiécer les habits avec les sous-vêtements. 
Tous les objets de valeur que les colons 
possédaient avaient été à tour de rôle por- 
tés à la ville de PAssomption afin d'y être 
échangés pour de l'huile, des fèves, du sel 
ou du maïs. On vendit jusqu'aux joncs de 
mariage. Bientôt il fallut se passer de 
maïs. On n'alluma plus les lampes que 
lorsqu'on avait à soigner des malades la 
nuit. Puis le sel manqua. Pendant quinze 
jours les colons vécurent de fèves douces." 
Une récolte qui parvint alors à maturité 
améliora un peu la situation, mais la farine 
de blé, le thé, le beurre, la graisse, et à plus 
forte raison, la viande restèrent des ali- 
ments de grand luxe que personne ne pou- 
vait se procurer. 

La situation (morale des colons était en- 
core plus déplorable que leur 'condition 
matérielle. La fraternité un peu tapa- 
geuse qui existait entre eux au début de 
paru pour faire place à des sentiments de 
leur entreprise avait depuis longtemps dis- 
" méfiance, de rapacité, de jlalousie et de 
méchanceté." (1) 

l 'La moitié des enfants n'ont aucune 
chance d'être élevés, écrivait l'un des co- 
lons dans une lettre au Pall Mail Gazette, 
et ils ont été complètement négligés. L'at- 



(1) M. Rogers: Report to the British Board of 
New Australia Association. 



29 



mosphère de grossier matérialisme (qui 
règne ici) est déplorable. Incontestable- 
ment, il fait meilleur vivre au milieu de 
gens ayant quelque croyance religieuse." 

La situation misérable des enfants, ap- 
paremment condamnés à souffrir toute leur 
vie, dans leur corps et dans leur âme, par 
suite de la folie de leurs parents, constitue 
sans contredit l'aspect le plus triste du 
fiasco socialiste au Paraguay. 

Heureusement que de l'excès même du 
mal allait sortir le remède. A la veille de 
mourir de faim, n 'ayant plus rien à gagner 
au régime communiste, même les utopistes 
les plus exaltés, et les parasites les plus 
fainéants consentirent à retourner au ré- 
gime de la propriété privée. 

Frederick Kidd, sous l'administration 
duquel se produisit en Nouvelle-Australie, 
ce retour au sens commun, se rendit à 
l'Assomption, auprès du gouvernement du 
Paraguay, qui voulut bien continuer aux 
colons sa sympathie et son assistance. 

Annulant son premier octroi de 450,000 
milles acres à la colonie, le Président mit 
à la disposition des communistes repen- 
tants, les 25 milles carrés de territoire sur 
lequel ils étaient déjà établis. Un lot de 600 
pieds carrés était offert à chaque colon et 
devenait sa propriété exclusive dès qu'il y 
avait élevé une maison et qu'il s'était con- 
formé aux formalités de la loi. La terre à 



— 30 — 

pâturages restait la propriété commune de 
tous, et chacun y pouvait envoyer paître 
son bétail. 

Devenus de f àrouches individualistes, les 
colons se mirent à travailler chacun pour 
soi ou pour sa famille. Les uns, après avoir 
amassé l'argent nécessaire, retournèrent 
en Australie, les autres, 130 familles envi- 
ron, s'établirent au Paraguay, et y pros- 
pérèrent, sous la douce égide de la religion 
retrouvée. 

"A l'heure actuelle, dit M. Stewart Gra- 
ham, la Nouvelle- Australie n'est ni un Pa- 
radis terrestre ni un " enfer sur la terre.' ' 
C'est un groupement ordinaire de cultiva- 
teurs intelligents, sobres et durs à l'ou- 
vrage vivant en paix les uns avec les autres 
et n'ayant qu'une haine commune: celle du 
socialisme sous toutes ses formes." 

A Cosmé Colony, les choses tournèrent 
plus mal. C'était les plus fanatiques qui 
s 'y étaient établis à la suite de Lane, et leur 
folie fut longtemps incurable. Lane et son 
frère les abandonnèrent pour retourner en 
Australie. Quelques-uns des colons sont 
devenus terrassiers sur les lignes de che- 
min de fer, mais la plupart restent attachés 
au sol avec leur famille, luttant désespéré- 
ment contre les dettes, dont Lane avait, 
avant son départ, lourdement grevé leur 
propriété, et qui menacent de l'engloutir. 



31 — 



Telle est l'histoire véridique d'une des 
tentatives les plus intéressantes qui aient 
jamais été faites pour faire passer dans la 
pratique les théories socialistes. Or, il se 
trouve qu'elle constitue une corroboration 
éclatante, par l'expérience, des grandes 
vérités qui ont toujours fait la base, des 
sociétés et qu'avec un acharnement stupide 
ou malhonnête, les missionnaires de la Bé- 
volution s'acharnent à éteindre dans l'âme 
des travailleurs. A savoir : que la propriété 
privée est naturelle à l'homme; qu'il ne 
peut exister de société sans autorité; qu'un 
groupement d'hommes sans religion de- 
vient vite un groupement de brutes cher- 
chant à se dévorer les uns les autres et que, 
donc, la religion, l'autorité et la propriété 
sont des éléments essentiels du bonheur 
relatif que l'humanité peut goûter sur la 
terre. 

C'est la leçon que Lane et ses compa- 
gnons — en voulant démontrer tout le con- 
traire — ont réussi à donner. Au moment 
où quelques-uns de leurs chefs, illuminés ou 
malfaiteurs, leur présentent comme un 
nouvel Evangile, les théories antisociales 
du juif allemand Marx, nous voudrions que 
cette leçon fut méditée par tous les ou- 
vriers canadiens. 



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